Le coût d’État des gadgets sans fil

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Le coût d’État des gadgets sans fil
(Troisième partie)

Par Annie Lobé, journaliste scientifique.
Le 22 mai 2013, mis à jour le 16 juillet 2013 et le 31 mai 2014.
Suivi de Nouveau capitalisme ou nouvelle guerre ? rédigé en 2005.

 

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hors de la vue des enfants et adolescents.

Sommaire Premième partie Deuxième partie Quatrième partie Cinquième partie

Juteux contrats, mais racket des écoliers prévisibles

La main des industriels derrière l’introduction des amendements relatifs au « service public du numérique éducatif » par le rapporteur du texte Yves Durand, député du Nord apparaît clairement dans le paragraphe n° 190 de l’annexe du projet de loi adopté le 19 mars 2013 par l’Assemblée nationale : « Enfin, pour faciliter l’action des collectivités territoriales et lutter contre les inégalités territoriales, la constitution d’une offre d’équipements matériel et logiciel attractive (…) et des procédures administratives simplifiées pour leur acquisition et l’achat de maintenance seront mises en place. »[71]

L’on voit déjà se profiler à l’horizon de juteux contrats pour l’équipement et la maintenance d’un parc informatique de près de 7 millions de tablettes ! Que ceux qui croient que ce programme ne verra jamais le jour, faute de moyens, se détrompent. Qu’ils se souviennent comment les opérateurs de téléphonie mobile français nous ont fourgué leurs abonnements avec des téléphones portables à 1 € ! Sans nul doute, il se trouvera des producteurs de « contenus », comme se dénomment eux-mêmes les éditeurs numériques, pour payer les tablettes à la place des communes et des parents, qui n’auront qu’à verser une somme symbolique pour la première. Et quand le pli sera pris et que plus personne ne pourra s’en passer, les prix augmenteront, comme cela a été le cas avec les téléphones portables…

L’opération sera également juteuse pour les racketteurs de tout poil dont la convoitise ne manquera pas d’être attisée par ces gadgets. Et l’on n’ose imaginer le racket et les violences associées qui ne manqueront pas de sévir, y compris dans les écoles primaires quelque peu épargnées jusqu’à présent, quand les écoliers seront équipés. Pour les fournisseurs, ce sera tout bénéfice, puisque l’école sera tenue de remplacer immédiatement les équipements dérobés ou endommagés, faute de quoi lorsque l’usage des tablettes sera devenu incontournable, l’élève racketté ne pourra plus suivre sa scolarité…

Est-ce pour cela que les fondateurs de l’école obligatoire en 1881-82 avaient décidé que tous les écoliers porteraient une blouse ?[72] Point de racket, alors, à la sortie des écoles : il n’y avait rien à dérober ! Faut-il s’étonner si le racket est apparu dans des établissements scolaires et à leur périphérie quand, cent vingt ans plus tard, des écoliers ou des collégiens ont eu des baskets à 200 €, puis de coûteux gadgets électroniques ?

Si le développement du racket conduit à supprimer les devoirs à la maison pour que les écoliers puissent laisser leurs tablettes à l’école, le niveau scolaire chutera encore plus. Les enfants aidés à la maison réussissent mieux que ceux qui ne le sont pas. C’est un fait que personne n’ignore. Dès lors, le nivellement par le bas ne peut que s’avérer catastrophique !

Pourquoi ? Parce qu’il est indispensable de s’approprier les savoirs acquis par des exercices personnels. L’utilité du travail personnel à domicile pendant les premières classes de primaire est de permettre la mémorisation des savoirs explorés pendant la journée, grâce à l’aide individualisée d’un parent ou d’un autre adulte dédié.

Cela permet notamment la vocalisation (ou énonciation à haute voix) des apprentissages, qui est nécessaire à la fois pour la mémorisation et pour la compréhension. L’autorépétition, ou boucle vocale, est une composante essentielle de la plupart des activités cognitives (attention, calcul). C’est pourquoi les conjugaisons, tables de multiplication et autres récitations sont fort utiles pour la construction lexicale ainsi que pour la mémorisation.[73] Or, ce mode d’apprentissage est impossible à mettre en œuvre dans le cadre d’une étude surveillée où les enfants doivent rester silencieux pour ne pas déranger leurs camarades.

Parce qu’il ne s’occupe que de son propre enfant, le parent qui l’aide à faire ses devoirs à domicile sait exactement où il en est dans ses apprentissages, ce qui lui permet de l’accompagner pas à pas pour le faire progresser, en s’assurant de ne laisser aucune lacune. Il s’assure à la fois que l’élève a bien compris et bien appris sa leçon et lui donne des pistes, puisées dans sa propre expérience, pour développer ses propres stratégies d’apprentissage. Ensuite, à partir de 9 ou 10 ans, la plupart des élèves peuvent se débrouiller seuls, ce qui leur permet d’acquérir autonomie et autodiscipline.[74]

De plus, il ne faut pas se voiler la face : pour la majorité des enfants, la suppression des devoirs à la maison augmenterait automatiquement le temps passé devant les jeux vidéo ou la télévision, car tous les parents n’ont pas les moyens intellectuels et financiers de les inscrire dans des activités extra-scolaires créatives : sport, musique, danse, dessin… (ni le temps de les y conduire !).

En acceptant de livrer les cerveaux de nos enfants aux tablettes tactiles, nos ministres s’apprêtent donc à faire sauter des verrous que personne ne pourra plus reposer. Que se passera-t-il quand la génération des 40-60 ans, « babysittée » par la télévision, passera dans quinze ans le flambeau à la génération des 20-40 ans, « babysittée » par les jeux vidéo ? Quelles décisions prendront les futurs ministres issus de cette geek-generation qui n’a déjà plus aucune distance critique face à ces écrans d’ordinateurs en tous genres qu’elle manipule jour et nuit depuis l’adolescence ?
[71]  p. 65 du Projet de loi n° 653 transmis au Sénat sous le n° 441 le 20 mars 2013. Au Sénat, le rapporteur est Madame Françoise Cartron, sénatrice de Gironde. Le projet de loi y a été adopté dans la nuit du 24 au 25 mai avec 176 voix “pour” et 171 voix “contre”.























[73]  Cerveau & Psycho n° 41, octobre-novembre 2010, p. 44. « Apprendre par cœur ou comprendre ? » par Alain Lieury, professeur émérite de psychologie cognitive de l’université de Rennes 2, ancien directeur du laboratoire de psychologie expérimentale, citant les travaux du chercheur anglais Allan Baddeley.







[74]  Réussir sa scolarité et ses examens, Mai 2012, Par Sabine Campion, naturopathe certifiée par le Centre européen de naturopathie appliquée (CENA) fondé et dirigé par Robert Masson. À consulter sur www.santepublique-editions.fr, rubrique Naturopathie.


















100 % des tueurs de masse, joueurs intensifs de jeux vidéo

Lors de l’AG de Vivendi, la question suivante a été publiquement posée aux actionnaires par l’auteur de ces lignes :

Le tueur de masse norvégien Anders Breïvik a affirmé s’être préparé à son acte, au cours duquel il a assassiné de sang-froid 77 personnes, en s’entraînant 6 heures par jour avec le jeu Call of Duty, produit par Activision Blizzard, appartenant à Vivendi. Votre jeu.

Le nouveau dirigeant Nord-Coréen Kim Jong-un, qui menace de lancer une guerre thermonucléaire, a diffusé une parodie du même jeu vidéo Call of Duty montrant la destruction nucléaire d’une ville américaine, ce qui prouve qu’il est également amateur et joueur de votre jeu Call of Duty.

Âgé de 30 ans, c’est le premier dirigeant d’État à être issu de la geek-generation, celle qui joue depuis l’adolescence aux jeux vidéos violents.

Première question : Que deviendra le monde quand TOUS les dirigeants mondiaux auront joué à votre jeu Call of Duty ?

Ma deuxième question s’adresse à tous les actionnaires présents, chaque personne dans cette salle est concernée :

Si tous les joueurs de jeux vidéo violents ne deviennent pas des tueurs de masse, en revanche 100 % des tueurs de masse (« Mass shooters ») sont des joueurs intensifs de jeux vidéo violents, au premier rang desquels votre jeu Call of Duty.

Peut-on encore appeler cela un jeu ?

Cela ne vous cause-t-il pas un problème de conscience de “créer de la valeur” avec une activité qui augmente le chaos et sème la mort ?

Dans une réponse embarrassée, le président de Vivendi Jean-René Fourtou a cité le récent avis de l’Académie des sciences[75], qui « présente les choses d’une façon plus nuancée. Sans nier la violence de ces jeux, mais il n’y a pas que les jeux qui sont violents. » Et d’ajouter : « C’est un vrai sujet que nous suivons de près au niveau du Conseil d’Administration. » Mieux que suivre, il faudrait anticiper. N’est-ce pas ?

L’un des auteurs de l’avis de l’Académie des Sciences est le psychanalyste Serge Tisseron, grand chantre devant l’Éternel de l’innocuité de la violence sur écran. Malheureusement, l’horizon de ses références se limite le plus souvent à ses propres publications, qui sont elles-mêmes le fruit de ses propres élucubrations mentales[76].

A contrario, le livre TV lobotomie[77] du docteur en neurosciences Michel Desmurget, directeur de recherche à l’INSERM, n’est même pas évoqué dans cet avis, alors qu’il constitue une synthèse magistrale de plus de 1 000 publications scientifiques concluant à une corrélation entre les images vues à la télévision et l’échec scolaire, l’agressivité, le tabagisme, l’alcoolisme, l’obésité, etc.

Pour dire les choses simplement, le livre répertorie plus de 1 000 études qui ont démontré que plus on regarde la télévision ou plus on va au cinéma, et plus on est mauvais élève, plus on se comporte de façon violente, plus on fume, plus on boit, plus on est gros, etc. En d’autres termes, on imite ce que l’on voit.
[75]  L’enfant et les écrans, avis de l’Académie des sciences remis le 17 janvier 2013 par Jean-François Bach, Olivier Houdé, Pierre Léana et Serge Tisseron. www.academie-sciences.fr/activites/rapports/avis0113.htm (version non imprimable pour faire acheter un livre paru le 29 janvier 2013 aux éditions Le Pommier).






[76]  Voir l’article qu’il publie dans chaque numéro de la revue bimestrielle Cerveau & Psycho. Voir index des articles à partir de la page 15.
[77]  Paris, 2011, Max Milo éditions, ISBN 978-2-298-05563-4. Voir la réaction de Michel Desmurget au rapport de l’Académie des sciences. Voir aussi sur www.neurosciencefictions.org des contributions et vidéos de Michel Desmurget et du pédopsychiatre Bruno Harlé sur l’impact des écrans et des jeux vidéo.










Le jeune cerveau imite ce qu’il voit

Ce n’est pas très surprenant. À la naissance, le cerveau humain est dépourvu de l’instinct qui permet aux autres mammifères de subvenir plus ou moins rapidement à leurs besoins vitaux. Pendant deux décennies, il doit se développer dans la dépendance vis-à-vis des parents et il doit apprendre par l’imitation tous les gestes indispensables à sa survie.

N’est-il pas logique qu’il reproduise ce qu’il voit pendant l’enfance et l’adolescence ? Il est “câblé” pour cela ! Quelles que soient les situations qui lui seront régulièrement montrées au cours des deux premières décennies, le cerveau humain en formation les intègrera comme des apprentissages.

C’est pourquoi la vision, par des adolescents ou des enfants, du clip vidéo[78] du groupe de rock français Indochine, sorti le 2 mai 2013, mettant en scène le harcèlement, puis la crucifixion avec, en gros plan, le sang qui jaillit de la main transpercée, puis l’exécution[79] par balles d’un adolescent par ses camarades de classe, va totalement à l’encontre de son but annoncé : dénoncer la violence à l’école et son déni. L’impact de telles images est désastreux sur le cerveau d’enfants et d’adolescents, puisqu’ils sont programmés pour reproduire et imiter ce qu’ils voient.

Et les effets ne se sont pas faits attendre. Le mardi 14 mai, un message posté depuis un cybercafé de Strasbourg sur un forum Internet annonçait qu’une tuerie serait commise le vendredi suivant dans un lycée. L’auteur annonce qu’il mettra fin à ses jours après avoir « laissé sa trace dans l’histoire » : « La vie de beaucoup de gens, dont la mienne, finira ce jour-là. (…) Messieurs de la police, venez, je vous attend (sic). Vous avez jusqu’à vendredi. » Un important dispositif de 750 policiers et gendarmes est mis en place aux abords des 59 lycées du Bas-Rhin.[80] Finalement il ne se passera rien ce jour-là. Trois suspects interpellés durant le week-end ont été relâchés.[81]

Combien de temps la psychose va-t-elle durer ?

Inattendue également (sans quoi aucune autorisation n’aurait été donnée pour réaliser cet événement en milieu ouvert), l’ampleur des violences urbaines perpétrées par plusieurs milliers de supporters venus sur la place du Trocadéro dix jours plus tard, le 13 mai 2013, pour fêter la victoire du PSG. Encore faut-il se réjouir qu’il n’y ait eu que des dégâts matériels : ils se sont contentés de diriger leur violence sur des biens.

Vendredi 17 mai 2013 vers 20 h, un homme a tiré en l’air des balles à blanc et dégoupillé une grenade factice, en direct sur le plateau du Grand Journal de Canal Plus. Un mouvement de foule a eu lieu dans le public sur le plateau. L’homme a finalement été ceinturé par les forces de l’ordre. Encore une fois, il y a eu plus de peur que de mal.

L’émission du 17 mai n’a pas été mise en ligne sur le site de Canal Plus à Cannes. C’est le site du Parisien, dont une journaliste était présente sur place, qui a révélé les faits, les illustrant par un petit film d’environ une minute montrant un CRS mentionnant une grenade, tourné en extérieur, devant des cars de CRS. Puis la page correspondante a été  retirée.

Le bref texte était ainsi libellé :

« Le direct a été brutalement interrompu. Un incident a éclaté vers 20 heures sur le plateau du Grand Journal de Canal +, ce vendredi soir. Selon une journaliste du Parisien présente sur place, «un homme aurait tiré plusieurs fois en l’air avec une arme factice, dégoupillant une grenade, elle aussi factice. Les gens ont paniqué, ont crié "il y a une bombe". Un mouvement de foule a eu lieu dans le public et le plateau a été évacué». L’homme a été ceinturé par les forces de l’ordre, qui ont soudain crié «grenade», provoquant le mouvement de panique. L’émission a repris vers 20h40, après «le Petit Journal». Michel Denisot a précisé que «l’homme était équipé d’un pistolet d’alarme et d’une grenade factice». Avant de tirer ses deux coups de feu à blanc, il aurait dit à sa voisine "ne restez pas là". L’animateur de Canal + a conclu l’émission peu avant 21 heures en remerciant le public et les invités «d’avoir fait preuve de sang-froid dans un moment particulier».

Faut-il voir dans cet incident le remake d’un grand classique du cinéma, l’arroseur arrosé ? Lundi 6 mai au soir, Nicolas Sirkis, chanteur du groupe Indochine, a été reçu sur le plateau de Canal Plus et des extraits du clip ont été diffusés…

À la suite de quoi, selon le chroniqueur Jean-Marc Morandini,[82] le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a annoncé mardi 7 mai qu’il s’auto-saisissait « pour toute diffusion par une chaîne de télévision d’extraits violents de cette vidéo musique. » Réunis mardi 7 mai en séance plénière, les membres du CSA ont relevé, « qu’en l’état de la législation, n’entraient dans leurs compétences que les diffusions sur les chaînes audiovisuelles et les services de médias audiovisuels à la demande ».

Ce communiqué signifie que cette Autorité n’est pas compétente, s’agissant de la diffusion sur Internet !

Combien de temps ce clip va-t-il donc continuer d’y être visible, avant que quelqu’un prenne le taureau par les cornes pour mettre fin à ce qui ressemble à un début de spirale de violence ? Attendra-t-on qu’il y ait un ou plusieurs morts pour agir ?

Des recherches du sociologue David Phillips, qui étudia l’effet Werther (voir plus loin) semblent montrer que la médiatisation d’actes de violence stimulerait les homicides imitatifs.[83]

Les événements récents semblent montrer que ses travaux devraient être pris aux sérieux. La sagesse populaire a depuis longtemps consacré cette connaissance par le dicton fort explicite : Qui sème le vent récolte la tempête.

Déchaîner la violence est dangereux, parce que les cerveaux adolescents sur-réagissent aux stimuli qui leur sont présentés. Exemple, ce commentaire d’une internaute de 15 ans posté sur le site de RMC le 3 mai 2013 à 23h21 : « Je suis une jeune auditrice de quinze ans, je viens déposer un témoignage sur la vidéo du nouveau clip d’Indochine “College Boy”. Beaucoup d’adultes pourraient dire que ce clip peut paraître faux, ou bien même exagéré. Mais je suis la preuve existante que ce que le groupe Indochine a créé est totalement vrai, il dénonce les faits réels, les faits de notre nouvelle génération qui, comme il faut l’avouer, devient de plus en plus dangereuse, voire même dégénérée. J’ai subi pendant 4 ans le bizutage, le harcèlement moral, les coups, pour en finir par me faire tabasser par 5 jeunes garçons. De la CM1 à la 5ème, j’ai subi tout ce qui est émis dans ce clip. »[84] (les fautes d’orthographe ont été corrigées…)

Ce témoignage est poignant. La réalité vécue par cette jeune fille est atroce. Mais elle n’a pas été tuée ! Pourtant, elle affirme que ce que montre le clip est « totalement vrai ».

Qui sont les 44 588 internautes qui recommandent le 21 mai 2013 cette vidéo sur le site du Parisien, qui l’a mise en ligne en exclusivité le 2 mai ?[85] Qui sont les 38.893 personnes qui l’ont vues sur le site de Jean-Marc Morandini ?[86]

Si ce sont des députés, des sénateurs, des fonctionnaires de l’Éducation nationale, des ministres, des professeurs, alors oui ! Ce clip a une grande utilité, puisqu’il met en lumière, à travers des bandeaux sur les yeux de ceux qui pourraient faire cesser les violences à l’encontre du lycéen (college en anglais signifie lycée, et non collège, c’est un faux ami…), ce déni des adultes qui encourage le déni des jeunes eux-mêmes.

Et qui, depuis des années, a permis au harcèlement de prendre de l’ampleur dans les établissements scolaires. « Comme si les profs avaient peur d’affronter les petits caïds,  les ‘éléments perturbateurs’, et préféraient qu’ils prennent pour cible d’autres élèves » analyse Jean-Philippe, 35 ans, qui a lui aussi souffert d’avoir été le bouc émissaire de sa classe. (Le harcèlement n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c’est le nombre et la gravité des sévices administrés).

Ce clip appelle à une mobilisation générale pour que ce déni cesse, pour que cesse le harcèlement.

Mais si ce sont les jeunes eux-mêmes qui le regardent, cela ne peut que les traumatiser. La dernière image, surtout, où l’on voit le jeune crucifié qui, après avoir reçu une dizaine de balles dans le ventre et dans le cœur, puis des décharges d’armes électriques de la part d’hommes habillés en policiers (!) venus de l’extérieur, relève légèrement la tête pour murmurer : « Merci. »

Mais un mort ne parle pas. Un mort ne parle plus. Un mort ne parlera plus jamais ! L’adolescent qui voit ce clip, sans avoir jamais vu un vrai mort de sa vie, peut croire que, dans la vie, comme dans le clip, on ressuscite. Son cerveau reçoit l’information erronée que s’il imite les scènes du clip, s’il met à mort un de ses camarades, celui-ci pourra ressusciter et le remercier. Mais la réalité, c’est qu’en devenant un meurtrier, dans la vraie vie, il se retrouvera en prison pour une ou deux dizaines d’années, comme les quatre jeunes qui ont tué et brûlé à Beauvoir-sur-Lyons (Seine-Maritime) un de leurs camarades pour dissimuler un délit, le vol de consoles de jeux, dont ils craignaient qu’il les dénonce.[87] Celui qui a tiré la première balle avait 15 ans. C’était le plus jeune et le plus à l’aise pour manier les armes réelles !

Contrairement à ce que beaucoup de gens croient, le cerveau humain n’est pas mature avant l’âge de 25 ans : les aires frontales n’ont pas encore fini d’être myélinisées, ce qui induit une déficience des contrôles cognitifs indispensables à un comportement mature.[88] Concrètement, cela signifie qu’un être humain de moins de 25 ans peut avoir du mal à anticiper les conséquences de ses actes.

De plus, si le cerveau se forme et se développe dans un contexte donné, ces « apprentissages » tendent à devenir permanents. L’avancement de la majorité de 21 à 18 ans par le président Giscard d’Estaing en juillet 1974 ne doit pas nous empêcher de prendre en compte les plus récentes découvertes de la science pour protéger les générations montantes.

Cessons donc d’agresser les jeunes et les enfants par des images violentes qui leur fournissent un cadre de référence violent dans lequel ils seront enfermés à vie.

Nous qui avons grandi avec Maya l’Abeille, Candie, la Petite maison dans la prairie, Casimir et l’Île aux enfants, avec la violence contrôlée et maîtrisée de Kung-Fu ou rigolote de Zorro, avec Belle et Sébastien, Lassie chien fidèle et Skipper le dauphin, procurons aux enfants d’aujourd’hui un environnement visuel aussi dépourvu de violence et sécurisé que celui dont nous avons bénéficié.

[78]  Le Parisien - Aujourd’hui en France, jeudi 2 mai 2013, p. 27 : « Indochine : le clip choc ».

[79]  Il faut noter que la censure au cinéma a fait son apparition en 1909 pour empêcher la diffusion d’images d’exécutions, « susceptibles de troubler l’Ordre public ». N’étant pas parvenu à empêcher une équipe des actualités cinématographiques de la société Pathé à filmer l’exécution publique de quatre condamnés à mort, Georges Clemenceau, alors ministre de l’Intérieur, donne à tous les préfets la consigne d’interdire la projection du film dans leurs départements. La circulaire leur est envoyée par télégramme le jour même de l’exécution. Lire en ligne les extraits très intéressants du livre Histoire juridique des interdits cinématographiques d’Albert Montagne : http://prisons-cherche-midi-mauzac.com/varia/naissance-de-la-censure-cinematographique-avec-la-quadruple-execution-capitale-de-bethune-12649


[88]  Cela est démontré par les travaux du docteur Jay Giedd, de l’Institut national de santé mentale de Bethesda (Marineland, USA). Il a suivi l’évolution du cerveau d’adolescents « normaux » en prenant tous les deux ans des clichés IRM et en constituant ainsi un album de la transformation et du développement du cerveau. Ses travaux et d’autres sont décrits dans Lobé A (2006) Les jeunes et le portable : Alzheimer à 35 ans ?, Santé Publique éditions, 2-916653-00-7, chapitre 5, p. 51-65. Le livre papier, épuisé, est disponible en livre audio à commander sur www.santepublique-editions.fr.












Suicides en série

La force de l’imitation chez les adolescents est connue depuis longtemps. Les publicitaires l’utilisent sans vergogne. Le ressort de l’imitation et de l’identification est, avec celui de la répétition, le levier principal de la publicité. N’importe quel vendeur de chewing-gum sait qu’il ne fera pas acheter ses produits en montrant un jeune et beau garçon en train de cracher à terre un chewing-gum !

C’est si vrai que la campagne publicitaire de la RATP, affichée en 4x3 dans le métro parisien il y a quelques mois, qui s’affranchissait de cette règle basique consistant à montrer les comportements que l’on souhaite voir adopter, par la mise en scène de comportements d’incivilité perpétrés par des personnages humains à tête d’animaux, a complètement manqué son but. Aujourd’hui, gare à vous si vous devez descendre du métro quand plusieurs voyageurs veulent entrer par la même porte : il vous faudra forcer le passage, car ils s’effacent encore moins qu’avant pour vous laisser passer. Ils imitent les affiches au premier degré.

Trois mois après cette campagne, un agent chargé de faciliter les montées et descentes de rames à la station Saint-Lazare sur la ligne 13 confiait à l’auteur de cet article avoir constaté une tendance accrue des voyageurs se masser devant les portes au lieu de laisser un passage pour la descente, attribuant cela aux soucis de la vie quotidienne. Ils imitaient tout simplement les affiches au premier degré ! Cette campagne contre productive a malheureusement été réitérée en mai 2014. Avec les mêmes résultats, perceptibles pour un observateur attentif…

Quant au slogan Laissez descendre avant de monter, il est oublié. C’est dommage, car il avait le mérite d’être clair !

Ce phénomène d’imitation a été observé y compris pour des actes graves comme le suicide. Dans une publication de 1974, le sociologue américain David Philips a mis en évidence une corrélation entre la médiatisation du suicide de certaines personnalités, objets d’identification, et une hausse consécutive du nombre des suicides, avec similarité du mode opératoire, entre 1947 et 1968 en Angleterre et aux États-Unis.[89]

Dans les deux mois qui suivaient la diffusion du suicide d’une personnalité connue et respectée du public, il comptait en moyenne 58 suicides de plus que d’ordinaire. Il a appelé ce phénomène « effet Werther » en référence à la vague de suicides qui avait suivi la parution en 1774 du roman de Goethe Les souffrances du jeune Werther, qui raconte pourquoi et comment le héros met fin à ses jours.

David Philips expliquait ses constatations par le phénomène d’imitation : certains individus en mal de vivre décideraient que le suicide est, pour eux aussi, une solution, comme si les obstacles qui les empêchaient de mettre à exécution cette issue tragique étaient désinhibés.

D’autres études ultérieures ont confirmé ce phénomène et démontré qu’il est deux à quatre fois plus fréquent à l’âge de l’adolescence, avec la survenue de plusieurs suicides au sein d’un même groupe.[90] Les adolescents sont donc plus vulnérables au phénomène de mimétisme.

Cela s’est produit tout récemment en France : en avril 2013, en moins d’une semaine, deux étudiants du lycée Pierre-de-Fermat à Toulouse ont commis un suicide. Le premier cas, qui n’avait pas été médiatisé, avait toutefois « ébranlé la communauté éducative de Fermat ».[91] Un effet de contagion ne peut donc être exclu, bien que les deux élèves ne se connaissaient pas.

Le second suicide (une jeune interne de 19 ans s’est jetée par la fenêtre) aurait peut-être pu être évité si une cellule psychologique avait été mise en place dans l’établissement aussitôt après le premier suicide (un élève de 17 ans s’est pendu à son domicile), alors que cela n’a été fait qu’après le second suicide.

De plus, le moyen utilisé par le premier élève, la pendaison, est le même que celui utilisé quelque temps plus tôt par une jeune fille de 17 ans, Ludivine, dont la disparition, accompagnée de sa photo, avait été largement signalée dans les médias audiovisuels le 31 janvier 2013 avant qu’elle ne soit retrouvée le 1er février, pendue à proximité de son domicile, la presse annonçant alors que l’effacement de sa page Facebook quelques jours avant le drame suggérait aux enquêteurs qu’il s’agissait d’un suicide.[92]

Puis, le 9 février 2013, un collégien de Bourg-Saint-Maurice (Savoie) mettait fin à ses jours dans sa chambre, également par pendaison. Âgé de 13 ans, cet élève de 4ème avait été victime depuis la 6ème de brimades et de moqueries parce qu’il était roux. Leur réactivation par un coup de poing reçu une quinzaine de jours auparavant serait le motif de son désespoir, qu’il avait exprimé dans une vidéo de rap postée sur Internet : « Il y a aussi la discrimination, oui, je le crie fort, j’en ai beaucoup souffert, mais il n’y a pas que moi. La vie est une lutte, il faut résister. » Il s’est néanmoins suicidé, malgré le soutien de ses parents.[92]

Pour cette raison, l’OMS a édicté depuis 2000 des préconisations concernant la médiatisation des suicides.[93] Afin que chaque annonce ne soit plus suivie de nouveaux cas, on a cessé, en particulier, d’évoquer dans la presse les cas de suicides d’adolescents et évité tout sensationnalisme concernant celui de personnalités, ainsi que de donner des détails sur le moyen utilisé.

En Autriche, l’implémentation de telles mesures a fait la preuve de son efficacité contre une vague de suicides dans le métro de Vienne qui avait atteint des cotes alarmantes. Le nombre de suicides est revenu au niveau de base après application des recommandations des experts autrichiens.[94]

Curieusement, les documents officiels français récents balaient toute cette connaissance d’un revers de main.[95]

La France a pourtant déjà su prendre le taureau par les cornes pour prévenir la contagion des suicides. En 1982 est paru un guide des modes opératoires du suicide. Cinq ans après, au vu de l’augmentation significative du taux de suicide, ce livre a été interdit et des textes de loi promulgués pour punir la provocation, la propagande et la publicité du suicide. Avec un résultat tangible dont témoigne le déclin de la courbe des suicides.[96]

Il serait sans doute temps que le service de presse du ministère de l’Éducation nationale diffuse de nouveau aux médias français les préconisations de l’OMS : dans la nuit du mardi 28 mai 2013 à Marseille, une interne de 18 ans s’est pendue à un arbre du parc de son établissement. Selon Direct Matin n° 1304 du jeudi 30 mai 2013, p. 8, cette lycéenne était « suivie pour des troubles psychologiques » ; « Ses camarades l’ont vue pour la dernière fois mardi soir alors qu’elle sortait fumer. Quelques instants plus tard, selon La Provence, elle laissait un dernier post sur sa page Facebook : “J’ai vu un arbre triste et une corde”, avait-elle écrit. »

La presse française pourrait-elle accepter de ne plus donner de détails sur le moyen utilisé, de ne plus publier les derniers mots écrits, voire de ne plus du tout évoquer les suicides d’adolescents compte tenu de la vulnérabilité particulière de cette classe d’âge au phénomène d’imitation ? Poser ces questions, c’est y répondre. Faut-t-il attendre un éventuel second drame pour mettre en place une cellule psychologique au sein de l’établissement ? Poser cette question, c’est y répondre.

Auparavant, le mercredi 15 mai 2013, un homme d’une cinquantaine d’années est déjà venu se tuer d’une balle de fusil dans une école, devant une dizaine d’enfants et après avoir lancé en l’air des feuilles de papier, une scène qui n’est pas sans rappeler le clip d’Indochine.[97]

L’hypothèse d’un lien entre le clip diffusé quinze jours auparavant et un tel geste, qui ne s’était encore jamais produit, ne devrait-elle pas être explorée ? Si cet homme détenait à domicile un ordinateur avec connexion Internet, l’enquête devrait permettre de déterminer s’il a pu visionner ce clip et s’en inspirer pour commettre son geste désespéré. Autre explication possible : cet homme, qui ne supportait pas la séparation d’avec sa femme survenue en 2009, avait résidé à deux pas de cette école pendant plusieurs dizaines d’années, avec vue sur la cour. Par son geste dans l’école, il a, en quelque sorte, imité le clip pour signifier à son ex-femme que l’absence d’envie qu’elle avait de le voir (bandeaux sur les yeux), le tuait. 

Quoi qu’il en soit, n’attendons pas d’autres drames pour agir.

Ne nous laissons pas paralyser par la polémique. Empêchons les jeunes cerveaux d’être traumatisés par le clip d’Indochine en le retirant d’Internet et en ne le diffusant sur aucune chaîne TV, à aucune heure. Réservons sa projection à des publics adultes professionnels, capables de transformer cette œuvre puissamment choquante en actions pour faire cesser, dans le monde réel, ce qu’elle dénonce avec justesse.

Ce sont les adultes, et non les adolescents, qui détiennent les leviers pour faire changer la société.

L’argument du chanteur du groupe Indochine Nicolas Sirkis contre la censure de son clip : « Pour moi, c’est la même démarche que lorsque la sécurité routière réalise un clip choc pour sensibiliser aux accidents de la route » ne tient pas.

Que montre ce film intitulé Insoutenable ? La réalité crue d’un grave accident de la route provoqué par la consommation d’alcool par une bande de jeunes.[98] Quel est son effet ? Il suffit de le voir une fois pour changer définitivement de comportement au volant.

Que montre le clip College Boy ? Une situation totalement impossible dans le monde réel : l’exécution publique, en milieu scolaire, d’un lycéen par ses camarades de classe avec la complicité des adultes (parents, professeurs) qui refusent de regarder et d’intervenir.

Sirkis ne peut pas utiliser le clip de la sécurité routière pour justifier la diffusion de son propre clip.

Premièrement, parce que ce clip réalisé en juin 2010 n’a pas été diffusé à la télévision, et seulement sur Internet. La Prévention routière s’est donc, en quelque sorte, auto-censurée contre une diffusion télévisuelle.

Deuxièmement, le clip de la sécurité routière n’est pas une œuvre de création artistique mais le résultat d’un travail collectif pensé, réfléchi, on pourrait dire « pesé » dans le but d’atteindre un objectif précis que l’on pourrait formuler ainsi : mettre du plomb dans la tête à tous ceux qui conduisent n’importe comment, dans n’importe quelles conditions, notamment en étant alcoolisés.

Et troisièmement, s’il faut juger une action sur ses résultats, on ne peut pas dire que la cascade d’actes violents inhabituels commis en quelques semaines depuis la diffusion de son clip plaide en faveur de la prolongation de sa diffusion sur Internet, alors que s’agissant des accidents de la circulation, on a constaté, au contraire, que le nombre de morts a continué de diminuer après la diffusion Internet de ces clips.

Il y a peut-être à cela une raison simple : le clip « Insoutenable » de la prévention routière mettait en scène des personnes « aidantes » et compatissantes, comme les pompiers ou le gendarme qui souffre d’avoir à annoncer à une mère que son fils est mort. Tandis que dans le clip College Boy, aucun adulte n’a un comportement d’empathie. Cela fait une différence de taille qui est susceptible d’expliquer l’impact psychologique et social diamétralement opposé de ces deux mises en scène.

[90]  Mémoire de l’université d’Angers Les épidémies de suicide : de l’effet Werther à l’effet Internet, 2009, par Rares Cosmin Mesu, directeur de mémoire Dr Bénédicte Gohier, CHU Angers, p. 19-20.




[95]  L’effet Werther n’est pas mentionné dans le guide d’action Prévention primaire du suicide des jeunes, de l’Inpes (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé, et n’est mentionné qu’en annexe III, p. 56, du Programme national d’action contre le suicide 2011-2014, en ces termes : “La littérature scientifique internationale s’est souvent penchée sur l’impact du traitement médiatique des cas de suicide sur la mortalité. Si les résultats de ces études ne confirment pas toujours le fait que la médiatisation d’un suicide entraînerait, par contagion, une vague de suicides dans la population (Effet Werther), on peut tout du moins penser qu’une information adéquate non sensationnaliste peut être pertinente et contribuer à l’effort de prévention.” (souligné par nous) Il y a là une confusion entre la médiatisation de suicides réels, à proscrire, et la communication préventive sur ce sujet.
[96]  Les épidémies de suicide : de l’effet Werther à l’effet Internet, op. cit., p. 21-23 (voir en particulier le graphique p. 22). Loi n° 87-1133 et articles 223-13 à 223-15 du Code pénal.





















[97]  Annonce faite sur bfmtv le jeudi 16 mai vers minuit. Voir aussi www.bfmtv.com/societe/suicide-une-ecole-un-homme-deprime-separe-epouse-516794.html.

































La sexualité des ados influencée par la pornographie hard

Autre exemple de cette tendance des adolescents à imiter ce qu’ils voient : l’influence de la pornographie hard sur leurs pratiques sexuelles. Annabelle, 20 ans, a confié en février 2012 à l’auteur de ces lignes pourquoi elle voulait devenir homosexuelle : pour ne plus subir la brutalité de ses petits amis successifs, inspirés par la pornographie hard vue sur Internet. Mais dans sa ville de Brest, elle ne trouvait pas de partenaire féminine intéressée…

Quand le président Valéry Giscard d’Estaing introduisit en 1975 le classement X, une taxation extrêmement lourde sur les films pornographiques, ce qui eut pour effet de relancer le succès des films érotiques non classés X,[99] il établit également pour la pornographie cinématographique des circuits de distribution distincts et interdits aux mineurs.

Un documentaire récemment diffusé à la télévision donnait la parole aux « actrices » de cette époque : l’une d’elles s’était rendue compte qu’elle était exhibitionniste, le fait d’être filmée décuplait sa jouissance.

Les films porno d’alors réunissaient donc une bande de garçons et de filles qui « prenaient leur pied ». La plupart des plans étaient cadrés sur le visage et les seins de celle qui jouissait, sans montrer les organes sexuels ni la pénétration. Les spectateurs adultes qui se pressaient dans les salles obscures y trouvaient sans doute de l’inspiration pour stimuler agréablement leurs propres ébats.

Personne ne pouvait alors prévoir leur évolution vers la pornographie hard rabaissant au rang d’objet chacun des partenaires, et tout particulièrement la femme. Personne ne pouvait non plus prévoir qu’après l’étape de la vidéo à domicile (également lancée, dans la foulée, par le président Giscard d’Estaing), encore contrôlable par le milieu familial, l’avènement d’Internet donnerait aux plus jeunes un accès illimité à des scénarios dégradant les relations amoureuses au rang d’une humiliante gymnastique.

Le fait est que 40 ans plus tard, nos jeunes sont influencés, y compris dans ce que les rapports humains ont de plus intime. Plus encore, ils sont enfermés dans leur tendance à imiter ce qu’ils ont vu dans ces films. Ce problème est désormais bien connu. Tout le monde en parle. Mais que fait-on pour l’enrayer ?

Jean-Philippe, père d’une adolescente de 14 ans, complète le tableau. L’un de ses amis, qui tient un restaurant, lui a raconté qu’il voit des jeunes filles de 16-17 ans qui, pour se faire offrir des Big-Mac, acceptent de tailler des pipes. Une amie de sa fille lui a confié que dans son collège à Vincennes (94), ville huppée de l’Est parisien, circulent d’énormes godemichés avec lesquels les filles brisent leur hymen. Elle a été choquée par la taille de l’engin.

Plus grave quant aux conséquences potentielles en termes de grossesses précoces : le moniteur bien intentionné d’un club de voile renommé lui a déconseillé d’y inscrire sa fille pour les vacances, en lui expliquant que les fils et filles à papa du 16ème arrondissement de Paris qui le fréquentent, non seulement y débarquent avec des litres d’alcool et de la drogue, mais de plus, ont été surpris à faire, dès 14-15 ans, des partouzes dans les toilettes, le soir.

Ces tendances sont confirmées pour une enquête IFOP d’octobre 2013 réalisée par Internet auprès de 1 000 jeunes de 15 à 24 ans (Génération YouPorn : mythe ou réalité ? Enquête sur l’influence des nouvelles technologies sur les comportements sexuels des jeunes, 16 octobre 2013, IFOP n° 111 532), par comparaison avec les enquêtes de référence réalisées au cours des 20 dernières années.

Cette enquête révèle un essor de la fréquentation des sites pornographiques : 77 % des 18-24 ans ont déjà surfé sur un site pornographique (+ 30 points en 7 ans).

Les pratiques sexuelles étroitement associées à l’univers du X sont intégrées dès le plus jeune âge, comme l’éjaculation faciale, déjà pratiquée par un jeune sur quatre (24 %) et la « biffle » par un jeune sur trois (36 %).

La bisexualité apparaît de plus en plus marquée chez les jeunes filles : 10 % des filles ayant déjà eu un rapport sont déjà passées à l’acte avec une autre fille, tandis que 18% des moins de 25 ans ont déjà été attirées sexuellement par une autre fille. Cette proportion a doublé en 20 ans (12 % en 2013, contre 7 % en 1994).

Dans ce domaine, comme dans les autres, la tendance à l’imitation se confirme.

N’est-il pas urgent d’agir pour protéger cette génération, et aussi les suivantes ?

Toutes les décisions que le gouvernement et le Parlement prennent aujourd’hui ne devraient-elles pas être mises dans cette perspective : qu’en feront les générations futures ? Que deviendra, par exemple, dans quarante ans, le mariage pour les personnes de même sexe ? Deux simples amis ou amies ne seront-ils pas tenté-e-s de se marier pour pouvoir hériter sans frais l’un-e de l’autre, réservant les relations sexuelles, au cadre extra-conjugal ? D’ores et déjà, dans la loi votée le mardi 23 avril 2013 et validée le 17 mai 2013 par le Conseil constitutionnel,[100] rien n’empêche ce type de détournement du mariage.

[99] www.huffingtonpost.fr/2012/10/18/videos-emmanuelle-et-le-film-erotique-en-france-deces-sylvia-kristel_n_1978686.html. Cette loi, toujours en vigueur, exclut de surcroît les films à caractère pornographique, ainsi que les salles qui les diffusent, de toute subvention publique. Le classement X est attribué par une Commission du classement des œuvres cinématographiques du CNC, affiliée au ministère de la Culture. Christophe Bier, auteur du Dictionnaire des films français pornographique, situe l’arrivée de la pornographie en France en 1967, importée de Scandinavie.









































































 

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Réussir sa scolarité et ses examens

 

Nouveau capitalisme ou nouvelle guerre ?

 

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[71]  p. 65 du Projet de loi n° 653 transmis au Sénat sous le n° 441 le 20 mars 2013. Au Sénat, le rapporteur est Madame Françoise Cartron, sénatrice de Gironde. Le projet de loi y a été adopté dans la nuit du 24 au 25 mai avec 176 voix “pour” et 171 voix “contre”.

[72]  www.ac-grenoble.fr/ecole/maternelle.serezin-de-la-tour/histecole2.htm.

[73]  Cerveau & Psycho n° 41, octobre-novembre 2010, p. 44. « Apprendre par cœur ou comprendre ? » par Alain Lieury, professeur émérite de psychologie cognitive de l’université de Rennes 2, ancien directeur du laboratoire de psychologie expérimentale, citant les travaux du chercheur anglais Allan Baddeley.

[74]  Réussir sa scolarité et ses examens, Mai 2012, Par Sabine Campion, naturopathe certifiée par le Centre européen de naturopathie appliquée (CENA) fondé et dirigé par Robert Masson. À consulter sur www.santepublique-editions.fr, rubrique Naturopathie.

[75]  L’enfant et les écrans, avis de l’Académie des sciences remis le 17 janvier 2013 par Jean-François Bach, Olivier Houdé, Pierre Léana et Serge Tisseron. www.academie-sciences.fr/activites/rapports/avis0113.htm (version non imprimable pour faire acheter un livre paru le 29 janvier 2013 aux éditions Le Pommier)

[76]  Voir l’article qu’il publie dans chaque numéro de la revue bimestrielle Cerveau & Psycho. Voir index des articles à partir de la page 15.

[77]  Paris, 2011, Max Milo éditions, ISBN 978-2-298-05563-4. Voir la réaction de Michel Desmurget au rapport de l’Académie des sciences. Voir aussi sur www.neurosciencefictions.org des contributions et vidéos de Michel Desmurget et du pédopsychiatre Bruno Harlé sur l’impact des écrans et des jeux vidéo.

[78]  Le Parisien - Aujourd’hui en France, jeudi 2 mai 2013, p. 27 : « Indochine : le clip choc ».

[79]  Il faut noter que la censure au cinéma a fait son apparition en 1909 pour empêcher la diffusion d’images d’exécutions, « susceptibles de troubler l’Ordre public ». N’étant pas parvenu à empêcher une équipe des actualités cinématographiques de la société Pathé à filmer l’exécution publique de quatre condamnés à mort, Georges Clemenceau, alors ministre de l’Intérieur, donne à tous les préfets la consigne d’interdire la projection du film dans leurs départements. La circulaire leur est envoyée par télégramme le jour même de l’exécution. Lire en ligne les extraits très intéressants du livre Histoire juridique des interdits cinématographiques d’Albert Montagne : http://prisons-cherche-midi-mauzac.com/varia/naissance-de-la-censure-cinematographique-avec-la-quadruple-execution-capitale-de-bethune-12649.

[80]  www.europe1.fr/Faits-divers/Menace-de-tuerie-dans-un-lycee-alsacien-1520295/.
Et www.rmc.fr/editorial/380358/strasbourg-dispositif-de-securite-autour-de-lycees-apres-des-menaces/.

[81]  www.rmc.fr/editorial/381372/menaces-de-tuerie-dans-un-lycee-un-suspect-libere/.

[82]  www.jeanmarcmorandini.com/article-304183-le-csa-decide-de-reagir-apres-la-diffusion-d-extraits-du-clip-d-indochine-par-canal-hier.html. Et communiqué du CSA du 7 mai 2013.

[83]  www.psychologie-sociale.com/index.php?option=com_content&task=view&id=136&Itemid=76

[84]  www.rmc.fr/editorial/375720/polemique-sur-le-clip-violent-d-indochine-votre-avis/.

[85]  http://www.leparisien.fr/musique/indochine-le-clip-choc-02-05-2013-2773375.php.

[86]  www.jeanmarcmorandini.com/article-303930-decouvrez-l-incroyable-violence-du-nouveau-clip-du-groupe-indochine-qui-va-faire-scandale.html.

[87]  www.lefigaro.fr/flash-actu/2012/03/28/97001-20120328FILWWW00590-un-lyceen-tue-et-brule-par-4-camarades.php.

[88]  Cela est démontré par les travaux du docteur Jay Giedd, de l’Institut national de santé mentale de Bethesda (Marineland, USA). Il a suivi l’évolution du cerveau d’adolescents « normaux » en prenant tous les deux ans des clichés IRM et en constituant ainsi un album de la transformation et du développement du cerveau. Ses travaux et d’autres sont décrits dans Lobé A (2006) Les jeunes et le portable : Alzheimer à 35 ans ?, Santé Publique éditions, 2-916653-00-7, chapitre 5, p. 51-65. Ce livre étant épuisé, il a été enregistré sous forme de livre audio à commander sur www.santepublique-editions.fr.

[89]  www.psychologie-sociale.com/index.php?option=com_content&task=view&id=136&Itemid=76 : « Les dangers de l’imitation ». Et http://fr.wikipedia.org/effet_Werther.

[90]  Mémoire de l’université d’Angers Les épidémies de suicide : de l’effet Werther à l’effet Internet, 2009, par Rares Cosmin Mesu, directeur de mémoire Dr Bénédicte Gohier, CHU Angers, p. 19-20.

[91]  www.ladepeche.fr/article/2013/04/14/1605457-fermat-etudiante-19-ans-defenestre-deuxieme-suicide-5-jours.html.

[92]  www.lefigaro.fr/actualite-france/2013/02/01/01016-20130201ARTFIG00345-disparition-inquietante-d-une-jeune-fille-dans-l-aisne.php. Midi Libre, 14 février 2013. aufeminin.com, 20 février 2013.

[93]  http://whqlibdoc.who.int/hq/2002/WHO_MNH_MBD_00.2_fre.pdf

[94]  Les épidémies de suicide : de l’effet Werther à l’effet Internet, op. cit. p. 29.

[95]  L’effet Werther n’est pas mentionné dans le guide d’action Prévention primaire du suicide des jeunes, de l’Inpes (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé, et n’est mentionné qu’en annexe III, p. 56, du Programme national d’action contre le suicide 2011-2014, en ces termes : “La littérature scientifique internationale s’est souvent penchée sur l’impact du traitement médiatique des cas de suicide sur la mortalité. Si les résultats de ces études ne confirment pas toujours le fait que la médiatisation d’un suicide entraînerait, par contagion, une vague de suicides dans la population (Effet Werther), on peut tout du moins penser qu’une information adéquate non sensationnaliste peut être pertinente et contribuer à l’effort de prévention.” (souligné par nous) Il y a là une confusion entre la médiatisation de suicides réels, à proscrire, et la communication préventive sur ce sujet.

[96]  Les épidémies de suicide : de l’effet Werther à l’effet Internet, op. cit., p. 21-23 (voir en particulier le graphique p. 22). Loi n° 87-1133 et articles 223-13 à 223-15 du Code pénal.

[97]  Annonce faite sur bfmtv le jeudi 16 mai vers minuit. Voir aussi www.bfmtv.com/societe/suicide-une-ecole-un-homme-deprime-separe-epouse-516794.html.

[98]  www.leparisien.fr/societe/video-insoutenable-la-nouvelle-campagne-choc-de-la-securite-routiere-06-06-2010-952988.php.

[99] www.huffingtonpost.fr/2012/10/18/videos-emmanuelle-et-le-film-erotique-en-france-deces-sylvia-kristel_n_1978686.html. Cette loi, toujours en vigueur, exclut de surcroît les films à caractère pornographique, ainsi que les salles qui les diffusent, de toute subvention publique. Le classement X est attribué par une Commission du classement des œuvres cinématographiques du CNC, affiliée au ministère de la Culture. Christophe Bier, auteur du Dictionnaire des films français pornographique, situe l’arrivée de la pornographie en France en 1967, importée de Scandinavie.

[100] www.service-public.fr/actualites/002563.html. Loi n° 2013-404 du 17 mai 2013. Décret n° 2013-429 du 24 mai 2013.

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Nouveau capitalisme ou nouvelle guerre ?

Le coût d’État des gadgets sans fil

Le coût d’État des gadgets sans fil

La décision du gouvernement de distribuer des tablettes wifi à tous les écoliers (entérinée par la loi sur la refondation de l’école votée le 5 juin 2013) aura de graves répercussions sur cette génération, qui sont analysées dans cet article.
Inclut l’article Nouveau capitalisme ou nouvelle guerre ? rédigé en août 2005, ainsi que Réussir sa scolarité et ses examens de la naturopathe Sabine Campion.

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